The third wolrd
Pour ceux qui connaissent, je précise : l'histoire ci-dessous se déroule dans un troisième univers parallèle, les héros de la série ne sont donc pas présents... Enfin si mais c'est pas eux, c'est leurs doubles.
Peter ne fut
absolument pas surpris quand la rame de métro s’immobilisa en plein tunnel. Ça
arrivait tout le temps, tous les jours, toute l’année. Plusieurs fois, à bout
de patience, il avait quitté son train par une fenêtre brisée pour rentrer à
pied. D’ailleurs, pour être honnête, c’était ce qu’il aurait déjà dû faire
depuis longtemps, parce que c’était quand même la quatrième fois que la rame
s’arrêtait en l’espace de deux stations. Mais quelque chose, ou plutôt
quelqu’un l’en empêchait…
Peter avait
huit ans, mais, selon les jours, on lui en donnait parfois jusqu’à douze. Ça
n’était pas par rapport à son apparence : physiquement, il ressemblait à
n’importe quel enfant de huit ans. Certes, ses vêtements étaient vieux et abîmés,
un peu trop grands pour lui, et sa tignasse en vrac lui donnait un air de
sauvage. Du reste, il portait une sacoche râpée en bandoulière, en guise de
cartable, avait les yeux vifs, se mouchait dans sa manche et chassait les
pigeons à coups de pieds. Rien de très particulier, en somme.
Ce qui le
retenait dans le train à l’arrêt, ce jour là, c’était un sourire surmonté de
deux yeux brillants. Lesquels appartenaient à une fillette qui devait avoir à
peu de chose près le même âge que lui, peut-être un peu moins, et qui était
assise à quelques mètres de lui, dans le même wagon, avec sa mère et sa sœur.
Il ne souvenait plus si c’était elle ou lui qui avait commencé à regarder
l’autre. À un moment, il avait croisé son regard et elle avait souri. Il avait
souri aussi et baissé les yeux, pour les relever quelques secondes plus tard et
échanger un autre sourire. Le jeu durait ainsi depuis déjà près d’un quart
d’heure. Je te regarde, tu ne me vois pas. Tu me vois, je souris, tu souris, je
ne te regarde plus. Tu me regarde, je te regarde, on sourit, on ne se regarde
plus.
Il regarda sa
montre. Il commençait à se faire tard, et il soupira, levant les yeux au ciel.
Il entendit de petits rires étouffés et se retourna vers la jolie fille. Elle
parlait à voix basse à sa petite sœur en le regardant, une main devant sa
bouche, et les deux fillettes riaient tout bas. Il ne se vexa pas, il leur
sourit. Elles étaient mignonnes toutes les deux, même si elles ne se
ressemblaient pas tout à fait. Décidant que, quitte à rester coincé là encore
un moment, autant s’occuper, il se leva et se faufila entre les voyageurs las
pour s’approcher des deux petites filles. Il ne savait pas encore ce qu’il
allait dire mais il avait envie de leur parler, surtout à l’aînée, celle qui
avait le même âge que lui. Elles le regardaient jouer des coudes pour
s’approcher d’elles. Il était tout près à présent, alors il ralentit, soudain
un peu intimidé. Il ne savait plus si c’était une bonne idée. Elles se
moquaient peut-être de lui, tout compte fait, tout à l’heure…
Il n’y eut pas
de signe avant coureur, aucun avertissement. Personne ne se mit subitement à
hurler, la terre ne trembla pas. D’un coup, alors que personne ne s’y
attendait, il y eut un bruit terrible et le train explosa.
Ce fut
l’impression de Peter, mais en fait le train n’explosa pas vraiment. La bombe
devait se trouver dans la tunnel, à moins que la surface ne soit, une fois de
plus, en proie à un bombardement –ce qui expliquerait les arrêts à répétition
de la rame-, et l’explosion avait fauché plusieurs wagons et provoqué beaucoup
de dégâts. Peter s’envola sans trop savoir où il allait ni même s’il serait
vivant quand il atterrirait. Il cria peut-être, mais il ne s’en rendit pas
compte. Il pensa brièvement à la jolie fille et sa sœur, qui n’étaient plus
dans son champs de vision. Tout cela ne dura qu’une fraction de seconde, et il
heurta violemment le sol, ou du moins la partie du train qui se trouvait vers
le bas, désormais.
Quand il ouvrit
les yeux, ils se demanda s’il avait perdu connaissance et, si oui, combien de
temps avait duré son évanouissement. Sûrement pas très longtemps, car la
majorité des passagers du train se trouvaient encore grosso modo à l’endroit où
ils étaient quand l’explosion avait eu lieu. Nombre d’entre eux étaient couché
dans des positions bizarres, couverts de sang, et ne bougeaient plus. Une
partie du toit du wagon s’était écroulé et plusieurs bras et jambes dépassaient
des débris. L’explosif, quel qu’il fut, avait dû se trouver très près de leur
wagon : plusieurs sièges et passagers avaient été projeté dans tous les
sens par le souffle de l’explosion et une partie de la cloison de gauche avait
disparue, remplacée par un trou béant.
Peter se
redressa précautionneusement sur les genoux. A priori, il était intact, ce qui
était une bonne nouvelle, et sa sacoche était toujours là. Ce qui l’ennuyait un
peu, c’était qu’il n’entendait plus rien. Il y avait pourtant des gens qui
criaient, pleuraient ou gémissaient, des câbles arrachés pendaient du plafond
en crépitant, des lampes clignotaient et des bouts de métal plus ou moins
carbonisés pleuvaient encore un peu, par endroit. Il se demanda s’il était
devenu sourd. Si c’était le cas, il y avait de quoi paniquer, mais ça n’était
guère le moment, le petit garçon en avait pleinement conscience.
Son premier
réflexe, une fois sur ses pieds, fut de chercher des yeux la jolie petite fille
de tout à l’heure ainsi que sa sœur. Il repéra cette dernière en premier et se
dépêcha de regarder ailleurs en réprimant un haut-le-cœur : son cadavre
avait été épinglé contre une cloison par un bout de métal pointu. S’efforçant
au calme, Peter attendit que les battements de son cœur ne retrouvent un rythme
normal avant de se décider à regarder de nouveau dans la direction de l’enfant
morte. Il s’attendait au pire. Quand il retrouva enfin la petite fille qui
mobilisait son attention alors qu’il aurait plutôt dû chercher à se mettre à l’abris,
il frémit : elle était étendue sur le sol, inconsciente, le visage tâché
de sang. Ses jambes étaient enterrées sous des monceaux de débris. Peter
n’hésita pas une seule seconde : serrant sa sacoche contre lui, il se
faufila entre les corps et les débris, passa devant la fillette morte sans la
regarder et se laissa glisser sur les genoux, près de la blessée. Avec beaucoup
de précautions, pour ne pas aggraver ses blessures, il chercha son pouls, dans
son cou, geste qu’il avait vu faire cent fois au cours de sa vie, que ce soit à
la télé ou dans la réalité. Il fut soulagé de sentir un faible battement, sous
ses doigts. Se penchant en avant, il approcha son oreille du nez et de la
bouche de l’enfant, et l’écouta respirer. Il voulu lui parler pour vérifier si
elle était consciente, s’empara de sa main, demanda :
- Eh ! Ça
va ?
Il n’entendit
pas le son de sa propre voix. Il commença à avoir peur.
Quand Walter
Bishop se présenta à l’hôpital Ste Catherine, il était dans un état
d’inquiétude proche de l’hystérie. Il joua des coudes pour s’approcher du
comptoir, où une foule de proches inquiets se pressaient, s’y agrippa d’une
main pour ne pas en être éjecté, et de l’autre tira de la poche intérieur de sa
veste sa carte de membre du gouvernement.
- Je cherche mon
fils, Peter Bishop.
- Bien sûr,
Monsieur Bishop, vous le trouverez dans le couloir d’arrivée du bloc opératoire
numéro douze.
Décidant qu’il
serait toujours temps de s’inquiéter de la présence de son fils dans le couloir
d’un bloc opératoire, Walter remercia la jeune femme qui l’avait informé d’un
signe de tête, se laissa repousser hors du groupe vociférant et se mit à
courir, ne s’arrêtant qu’à deux reprises pour demander son chemin.
Il fut
passablement soulagé de trouver son fils de huit ans sagement assis sur un
fauteuil, devant une porte épaisse à double battant. En dehors de quelques pansements
sur le visage et les mains, le petit garçon ne semblait pas blessé. Sa sacoche
et son manteau étaient posés sur le sol, à côté de son siège.
- Peter !,
cria Walter, à qui le soulagement faisait oublier qu’il se trouvait dans un
hôpital.
Son inquiétude
remonta en flèche quand il constata que son fils ne semblait pas l’avoir
entendu.
- Peter !,
répéta-t-il en se plantant devant lui.
L’enfant leva
le nez, lui fit un immense sourire et se jeta dans ses bras ouverts.
- Oh, tu m’as
fait peur, soupira Walter en le serrant très fort contre lui, caressant ses
cheveux emmêlés et pleins de poussière. Mais que s’est-il passé ?
Comme l’enfant
ne pipait mot, il le repoussa un peu pour le regarder en face et articula
soigneusement :
- Peter, est-ce
que tu m’entends ?
- J’entends
rien de ce que tu dis !, hurla son fils.
- Ne cris pas,
ne cris pas, j’ai compris.
- Monsieur
Bishop ?
Une infirmière,
qu’il n’avait pas entendu arriver, se tenait auprès d’eux. Son sourire rassura
Walter sur la gravité des blessures de son fils.
- Surdité
temporaire ?, demanda-t-il tout de même, pour être sûr.
- Oui, c’est
exactement ça. Ça devrait lui passer sous quelques heures, au plus tard d’ici demain.
Sinon il faudra nous le ramener. Mais en dehors de ça, il n’a que quelques
bleus et contusions.
- Je vous
remercie, Mademoiselle.
- Mais il n’y a
pas de quoi. Je vous amener la décharge, ne bougez pas.
Tandis qu’elle
s’éloignait, Walter ramassa le sac et le manteau de Peter. Il fut surpris de
voir le petit garçon se rasseoir sur son siège et il lui jeta un coup d’œil
interrogateur.
- On peut pas
s’en aller !, dit l’enfant, en criant à moitié. On peut pas laisser
l’autre fille toute seule !
Walter fouilla
ses poches, en quête d’un carnet et d’un stylo, et écrivit :
De quelle fille est-ce que tu parles ?
- Elle était
dans le métro avec sa mère et sa sœur, mais elles sont mortes toutes les
deux ! Quand elle va se réveiller elle va être toute seule !, expliqua
Peter, en désignant la double porte du bloc.
Walter comprit
enfin ce que son fils faisait là. Il écrivit sa réponse :
Les médecins et les infirmières vont
s’occuper d’elle et prévenir sa famille, tu n’as pas à t’inquiéter.
- Je veux
rester là pour savoir si elle va bien !
Walter allait
argumenter quand l’infirmière revint avec le formulaire, qu’il remplit et signa
rapidement.
- Dîtes-moi,
Mademoiselle, savez-vous qui est opéré, derrière cette porte ?
- Une petite
fille que l’on a trouvé en même temps que votre fils. Il était avec elle quand
les pompiers sont arrivés, et il leur a désigné sa mère et sa sœur, toutes deux
décédées, malheureusement. Ensuite il a tenu à monter dans la même ambulance
qu’elle et il l’a suivi jusqu’ici, mais le docteur ne l’a pas laissé entrer
dans le bloc. Il ne voulait pas bouger, alors je l’ai soigné ici, ce qui
n’était pas plus mal dans la mesure où nous sommes débordés.
- Vous savez
s’ils en ont pour longtemps ?
- Je n’en sais
rien, mais je peux me renseigner, si vous le souhaitez.
- Oui,
s’il-vous-plaît.
Elle repartit
vers le couloir, avec la décharge signée. Avec un soupir, Walter se laissa
tomber sur une chaise, à côté de son fils, qui lui jeta un regard plein de
gratitude.
L’enfant
s’appelait Olivia Dunham. Sa mère et sa sœur étaient sa seule famille, elle
n’avait personne d’autre. Ses jambes avaient été gravement abîmées, et le
chirurgien avait fait ce qu’il avait pu. Il ne garantissait pas qu’elle
remarche normalement, un jour. Ennuyé, le personnel de l’hôpital se préparait à
avertir les services sociaux.
Peter et son
père avaient attendu dans le couloir du bloc pendant plusieurs heures avant que
la fillette n’en ressorte. Le médecin avait été surpris de les trouver là.
- Mais tu es
encore là, toi ? Tu vas la suivre jusqu’où, comme ça ?
Peter, qui
retrouvait progressivement l’ouïe, avait réussi à répondre sans crier, cette
fois :
- Comment
est-ce qu’elle va ?
- Elle dort, et
ça va sûrement durer une partie de la nuit, si ce n’est jusqu’à demain.
Pourquoi, tu la connais ?
Tout en
parlant, ils suivaient la petite fille et les infirmiers qui faisaient rouler
son lit à travers l’hôpital, en quête d’une petite place dans une chambre ou un
couloir. Les lieux ne désemplissaient pas, depuis plus de cinq ans que leurs
vies avaient plongé dans le chaos.
- Non, je la
connais pas. Mais elle va avoir peur quand elle va se réveiller. Ça serait
mieux que y ait une tête qu’elle connaît, non ?
- Je ne sais
pas. Peut-être.
« Peut-être »
devint « sûrement » quand il s’avéra qu’il n’y avait pas de famille à
prévenir. Après quelques tentatives vaines pour convaincre son fils de rentrer
à la maison se reposer et de revenir prendre des nouvelles de la petite fille
le lendemain, Walter se résigna à passer la nuit sur place et descendit
chercher de quoi manger au rez-de-chaussée. Quand il remonta, on avait apporté
deux chaises supplémentaires dans le couloir où l’on avait laissé le lit de la
petite Olivia, faute de place ailleurs. Peter s’était précautionneusement assis
sur le bord du matelas.
- Tu ne serais
pas un tout petit peu amoureux, fils ?, demanda le savant, amusé.
- Dis pas de
bêtise, je la connais pas.
- Tu ne la
connais pas et on va camper dans l’hôpital pour ne pas qu’elle se réveille en
terrain complètement inconnu. Si ça ce n’est pas de l’amour, je ne sais pas ce
que c’est…
Peter descendit
du lit et s’approcha de son père.
- Ils vont
faire quoi, les services sociaux ?
L’homme haussa
les épaules.
- Je ne sais
pas. Il faudrait déjà qu’ils trouvent le moyen d’envoyer quelqu’un, ils sont
débordés aussi. S’ils viennent, je suppose qu’ils essaieront de la caser dans
une famille d’accueil ou dans un foyer. À condition qu’il y ait de la place, là
aussi.
- Elle va se
retrouver toute seule…
- C’est
malheureux, mais oui, sans doute.
Peter hocha la
tête d’un air triste. Puis il la releva.
- Y a de la
place à la maison.
- Pourquoi je
savais que tu allais dire ça ?
- T’arrête pas
de dire qu’au point où on en est, si personne ne fait aucun effort, tout le
monde va mourir.
- Tu réalises
que tu es en train de me demander d’adopter une petite fille que nous ne
connaissons ni toi ni moi ?
- Ce serait pas
juste de la laisser toute seule. Elle a plus personne, Walter.
Le pire, songea
Walter, c’était qu’il avait raison, et qu’il y aurait sûrement pensé tout seul,
en fin de compte. La solidarité humaine, voilà ce qui les sauverait tous. Ça,
un miracle et une énorme dose de chance. Chaque jour, Walter attendait le
retour de Peter avec angoisse, et chaque seconde de retard lui était une
torture. Il pleuvait des bombes, des attentats avaient lieu partout, des
incendies se déclaraient, on pillait des magasins. Walter, comme beaucoup d’autres,
s’était réfugié avec son fils dans le vaste réseau d’abris antiatomiques
souterrains qui courrait sous la ville. Il avait été construit à l’époque de la
guerre froide, mais n’avait jamais servi à autre chose qu’à stocker du matériel
militaire. Les gens étaient venus s’y abriter par petits groupes, puis
s’étaient organisés pour éviter que les pilleurs et les casseurs qui
sévissaient en surface ne les envahissent. Désormais, les entrées étaient
gardées. On avait bricolé des pass pour que les résidents puissent aller et
venir, et quand une nouvelle famille souhaitait s’abriter à son tour, on
vérifiait qu’il restait la place, et on laissait passer. Tout le monde n’avait
pas connaissance de l’existence des abris souterrains, et certaines personnes
préféraient garder leurs maisons et leurs affaires, ou bien fuir la ville,
plutôt que d’aller se réfugier sous la terre.
Dans ce que ses
résidents appelaient désormais la Ville d’en-bas, on se serrait les coudes, on
s’agrippait les uns aux autres, on se donnait un coup de main. La solidarité y
était grande. Un jour, une explosion avait démoli un croisement de tunnels, on
avait fini par en faire une vaste place ou se tenait un marché perpétuel. On y
trouvait tous les produits de première nécessité, fruits d’un vaste trafic avec
la surface. La Ville d’en-bas était un refuge, presque un Eldorado pour qui
vivait dans le cauchemar de la surface. On avait donné des armes à ceux qui
gardaient les entrées, et doublé le nombre de rondes.
Alors oui,
Walter trouvait ça juste. Cette pauvre gosse allait déjà être suffisamment
traumatisée par l’annonce de décès de sa famille, sans compter l’état de ses
jambes. Elle ne survivrait probablement pas à être confiée aux services
sociaux. Après tout, qu’est-ce que cela lui coûterait de jeter un second
matelas sur le sol, dans la chambre de Peter, à côté du sien ? Qu’est-ce
que cela lui coûterait de mettre un troisième couvert à leur table, de
s’inquiéter pour deux enfants au lieu d’un seul ? Peu, par rapport au bien
que lui et on fils pouvaient faire à cette petite fille, en ne l’abandonnant
pas à son sort.
Voilà. C’était
comme ça que tout avait commencé. Olivia était venue vivre avec eux, à sa
sortie de l’hôpital. Elle n’avait rien dit quand Walter le lui avait proposé,
se contentant de hocher la tête, en silence. Peter avait poussé lui même son
fauteuil roulant jusqu’à chez eux –ça n’était que temporaire, dans un mois elle
pourrait se déplacer avec des béquilles. Ils n’avaient presque pas entendu le
son de sa voix. Elle avait à peine réagi quand on lui avait annoncé la mort de
sa famille, et qu’on lui avait expliqué l’état de ses jambes. Le pédopsychiatre
qui l’avait vu brièvement, en urgence entre deux consultations, avait expliqué
à Walter que c’était normal, une histoire de contrecoup. Elle ne réalisait pas
encore vraiment ce qui lui arrivait, c’était trop soudain, elle fondrait en
larmes plus tard.
Il s’était
écoulé du temps, beaucoup de temps avant que la fillette ne sorte de son
mutisme. Walter avait eu peur qu’elle finisse par devenir muette. Il avait
toujours adoré les enfants. Quand il avait épousé sa femme, ils en voulaient
beaucoup. La naissance de Peter avait été le plus beau jour de leur vie… Puis
le chaos s’était emparé de leur monde, et le temps de faire des enfants était passé.
La mère de Peter était morte au cours des premières années de folie. Alors
Walter avait rassemblé tout l’amour qu’il avait pour sa femme, tout l’amour
qu’il était prêt à donner aux enfants qu’ils auraient pu avoir ensemble, il
avait rassemblé toute cette tendresse, et il l’avait donné à son fils unique.
Parfois, il se contenait : il aimait tellement Peter qu’il avait peur de
l’étouffer. Dans le fond, la présence d’Olivia allait peut-être leur faire un
peu de bien, à eux aussi.
Il eut la
patience d’un ange avec elle. Elle mangeait très peu, presque rien, alors il
prenait le temps de cuisiner toutes sortes de plats et de gâteaux différents,
cherchant sans cesse à lui redonner l’appétit. Lui et Peter finissaient la
journée complètement épuisés, car il la passait à faire les idiots pour tenter
d’arracher ne serait-ce qu’un sourire à la fillette, complètement amorphe les
trois quarts du temps. Peter avait décoré sa chambre en tendant des filets au
mur et en y collant des posters représentant des paysages fabuleux. Des
colliers de coquillages pendaient le long de la porte. Ces temps-ci, pendant
son temps libre, il fouillait le marché clandestin, en quête d’un hamac à
tendre entre les murs de sa chambre. Il s’était au moins attendu à ce qu’Olivia
ouvre de grands yeux en découvrant sa tanière. Elle n’avait pas bronché. C’est
à peine si elle avait remarqué qu’elle avait changé de pièce. Le soir, il
ouvrait un atlas et lui montrait les voyages qu’il voulait faire et les pays
qu’il voulait visiter, ou bien Walter venait s’asseoir entre leurs deux matelas
avec un livre et leur faisait la lecture.
Un bon mois
était passé depuis qu’Olivia vivait avec eux, quand les premières larmes
vinrent enfin, au grand soulagement de Peter. Il se réveilla pendant la nuit en
l’entendant sangloter. Il fut d’abord désemparé, se demandant s’il convenait
d’appeler Walter, ou s’il valait mieux faire semblant de dormir. Il finit par
couper la poire en deux en se levant de son lit pour venir s’agenouiller auprès
d’elle, de la même façon qu’il s’était agenouillé dans le métro détruit, après
l’explosion. Hésitant, il posa sa petite main sur son épaule.
- Olivia ?
Elle ne
répondit rien de prime abord. Puis, tâchant tant bien que mal de réprimer ses
sanglots, elle balbutia :
- Je vais bien…
Mais elle
n’arrivait pas vraiment à s’empêcher de pleurer, et elle enfouit son visage
dans l’oreiller pour le lui cacher. Ça ne fonctionna pas. Il hésita encore,
puis se glissa dans son dos, sous la couverture, et passa un bras autour de ses
épaules.
- T’inquiète
pas, ça va aller, tu verras.
Elle ne répondit rien mais
agrippa ses doigts et continua de pleurer. Il dormit avec elle, cette nuit là.
Ce ne fut pas la dernière fois. Mais cette crise de larmes fut le début de la
renaissance de la fillette. Elle retrouva graduellement la parole, l’appétit
vint un peu plus lentement. Une plaisanterie, parfois, lui tirait l’ombre d’un
sourire. Elle retourna à l’école, se mit à suivre Peter dans les tunnels de la
Ville d’en-bas. La vie semblait vouloir reprendre son cours…

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